Repère Convergence - Espace d'évolution et d'intégration
La pensée systémique au-delà de la famille : vers un modèle social ?
Et si la pensée systémique n'était pas uniquement une approche de la famille... mais une véritable grille de lecture du vivant en société ? Dans cet article, je propose une réflexion sur un déplacement de paradigme : passer d'une systémique centrée sur le cadre familial à une pensée capable d'éclairer les dynamiques des organisations, des collectifs, des communautés et, plus largement, du social. À partir des fondements théoriques de la systémique, d'une expérience de terrain et d'une analyse critique de nos pratiques, j'ouvre une question qui me semble essentielle : Que pourrait produire une transposition assumée du paradigme systémique vers un modèle social ? Une invitation à penser autrement… et peut-être à déplacer nos propres cadres de référence.
GAJDZIK Larissa
7/16/202620 min read
La pensée systémique est née, pour une large part, de l'observation des familles. Les pionniers — Bateson, Watzlawick, Boszormenyi-Nagy, plus tard Minuchin — ont construit leurs modèles à partir de configurations familiales, et c'est dans ce cadre que la pratique s'est institutionnalisée, transmise, affinée.
Cette filiation est légitime et a produit des outils cliniques d'une grande richesse. Cependant, elle a aussi installé une forme de centration qui mérite d'être interrogée.
En effet, lors d'un séminaire à l'IPFS — Namur, novembre 2020 — Jacques Pluymaekers formulait ce constat avec précision : « l'intervention systémique n'est pas que familiariste ». Cette phrase, brève, ouvre un espace de réflexion considérable. Elle reconnaît implicitement que la pratique tend à le rester — familiariste — tout en affirmant que rien dans la pensée systémique elle-même ne l'y contraint.
Le champ s'est en effet élargi à la supervision d'équipe, à l'analyse de pratiques, à certaines formes de gestion organisationnelle. Mais ces extensions restent souvent partielles : elles empruntent les outils de la systémique sans nécessairement en déplacer le paradigme. Il y a une différence entre utiliser des outils systémiques et penser systémiquement — et c'est précisément cette différence qui mérite d'être explorée.
Or, ce que décrit la pensée systémique — circularité des interactions, homéostasie, loyautés, frontières, glissement perceptif — ne sont pas des propriétés spécifiques aux systèmes familiaux. Ce sont des mécanismes du vivant en système. Ils opèrent partout où des humains font système : dans un groupe de pairs professionnels, une coopérative, une organisation, une communauté.
La question que cet article souhaite ouvrir — sans prétendre la refermer — est la suivante : si la pensée systémique décrit des mécanismes universels, que pourrait produire un déplacement de paradigme assumé vers un modèle social plus large ?
Ce que la systémique décrit vraiment
La théorie des systèmes ne part pas de la famille. Elle part de l'observation que tout ensemble d'éléments en interaction constitue un système — et que ce système obéit à des lois propres, irréductibles à la somme de ses parties.
Bateson, s'appuyant sur la cybernétique de Wiener et Shannon, a posé les bases d'une lecture circulaire des comportements humains : ce qui se passe entre les individus ne peut être compris sans tenir compte du contexte dans lequel ces individus évoluent, des boucles interactionnelles qui les relient, et des régulations qui maintiennent le système dans un état stable — même lorsque cet état est coûteux.
Watzlawick et ses collègues de Palo Alto ont formalisé ces intuitions en axiomes de la communication, montrant que tout comportement est communication, que la ponctuation des séquences d'événements détermine la lecture qu'on en fait, et que les tentatives de solution participent souvent au maintien du problème qu'elles cherchent à résoudre.
Boszormenyi-Nagy, de son côté, a introduit la dimension éthique des relations : loyautés, dettes relationnelles, équité dans les échanges — autant de forces qui organisent les comportements individuels bien au-delà de la conscience qu'on en a.
À ces fondements s'ajoute une dimension souvent sous-estimée dans les transpositions de la systémique hors du cadre familial : celle du sentiment d'appartenance et de la construction identitaire. L'individu n'est pas extérieur aux systèmes auxquels il appartient — il en est à la fois constitutif et constitué. Ses représentations de lui-même, ses modes relationnels, ses loyautés, se forgent dans et par ces appartenances multiples. Famille, groupe professionnel, communauté, organisation : chaque système auquel un individu appartient participe à la construction de son positionnement identitaire, et réciproquement, chaque individu contribue à la dynamique du système qui l'accueille.
Cette interdépendance entre individu et système n'est pas une métaphore — c'est le mécanisme central que la pensée systémique cherche à rendre visible et opérable.
Ces concepts ont été élaborés à partir de situations familiales pour certains, ou appliqués à la famille comme terrain privilégié pour d'autres. Mais leurs fondements — cybernétique, théorie des systèmes, axiomes de la communication — ne présupposent pas la famille comme condition nécessaire. Ce qu'ils décrivent — la circularité, l'homéostasie, les loyautés, les frontières, le sentiment d'appartenance, le glissement perceptif — sont des propriétés de tout système humain en interaction.
Une équipe professionnelle développe ses propres boucles interactionnelles, ses loyautés implicites, ses tentatives de solution qui maintiennent les dysfonctionnements. Une organisation tend à son homéostasie, résistant aux changements qui menacent son équilibre — même lorsque cet équilibre est reconnu comme problématique par ses membres. Une communauté construit ses frontières, négocie ses appartenances, produit ses signifiants collectifs. Et dans chacun de ces contextes, les individus qui les composent se construisent en partie à travers eux.
La pensée systémique décrit tout cela. La question n'est donc pas de savoir si elle peut s'appliquer au-delà de la famille — elle le peut, et elle le fait déjà implicitement. La question est de savoir si nous sommes prêts à l'assumer explicitement, et à en tirer les conséquences pour la pratique.
Les extensions existantes — et ce qui reste à déplacer
La systémique n'est pas restée strictement confinée au cadre familial. Des extensions existent, et elles méritent d'être reconnues avant d'être interrogées.
La supervision d'équipe et l'analyse de pratiques constituent sans doute le terrain le plus investi. Des travaux comme ceux de Kinoo, Meynckens-Fourez et Vander Borght ont montré comment les concepts systémiques — contenance, boucles d'ambiance, fonctions phorique, sémaphorique et métaphorique — s'appliquent à la lecture des dynamiques institutionnelles et à l'accompagnement des équipes professionnelles. La gestion organisationnelle a également été investie, notamment à travers plusieurs organismes de formation continue et d'éducation permanente qui proposent des programmes articulant explicitement pensée systémique et management des organisations.
Ces déplacements sont réels. Ils témoignent d'une capacité d'adaptation de la pensée systémique à des contextes variés.
Pourtant, quelque chose résiste.
Dans la plupart de ces transpositions, les outils voyagent mais le paradigme, lui, reste partiellement ancré dans ses origines. On utilise la carte des systèmes, on repère les boucles interactionnelles, on travaille les loyautés — mais sans nécessairement interroger les logiques propres au système dans lequel on intervient, ni déplacer fondamentalement la posture de l'intervenant.
Il n'est pas anodin de noter que cette résistance au déplacement concerne aussi le système professionnel lui-même. Les praticiens systémiciens forment un système — avec ses appartenances, ses loyautés institutionnelles, ses tentatives de solution qui peuvent parfois maintenir les frontières là où elles pourraient s'élargir. Le phénomène d'isomorphisme, bien connu dans la pratique, s'applique ici avec une certaine cohérence : un système tend à reproduire ses propres patterns, y compris lorsqu'il a pour objet de les rendre visibles chez d'autres.
Ce constat n'est pas une critique. C'est une observation systémique — et à ce titre, elle mérite d'être posée avec la même neutralité bienveillante qu'on appliquerait à n'importe quel autre système en situation d'homéostasie.
Ce déplacement ne concerne pas seulement le cadre d'application — il concerne d'abord l'intervenant lui-même.
Dans la pratique familiale et thérapeutique classique, la posture de l'intervenant systémicien est déjà construite autour d'une neutralité bienveillante, d'une capacité à observer les dynamiques sans s'y fondre, d'une attention aux boucles interactionnelles plutôt qu'aux contenus. Mais cette posture s'exerce dans un cadre connu, balisé, institutionnellement reconnu — celui de la thérapie, de la supervision, de l'entretien familial. Le rôle est défini, les attentes sont lisibles, la légitimité est établie.
Sortir de ce cadre suppose un déplacement d'un autre ordre : non plus seulement ajuster sa technique, mais reconfigurer sa lecture de ce qu'est son champ d'intervention. Accepter que la systémique ne lui appartient pas exclusivement. Reconnaître que les mécanismes qu'il observe dans une famille se lisent avec la même cohérence dans une organisation, une coopérative, un collectif — et que cette lecture appelle une intervention, même si elle ne ressemble pas à ce qu'il pratique habituellement.
Ce glissement épistémologique — penser autrement ce qu'est son rôle et son champ — est la condition de possibilité du glissement pratique qui suit. Car si l'intervenant n'a pas opéré ce déplacement en lui-même, il risque de transposer ses outils sans transformer sa posture — et de reproduire, dans un nouveau contexte, les mêmes réflexes que ceux qu'il cherche précisément à dépasser.
Concrètement, ce changement de posture implique plusieurs ajustements. Renoncer à la légitimité institutionnelle comme seul point d'appui, et construire une autorité consentie à partir de la demande du système. Tolérer une plus grande incertitude sur ce que le processus va produire, puisque les repères habituels — cadre thérapeutique, contrat clair, rôles définis — sont à co-construire plutôt que donnés. Accepter de ne pas tout maîtriser de la dynamique du système dans lequel on intervient, et faire confiance à l'intelligence collective du groupe pour produire ce que l'intervenant seul ne pourrait pas anticiper. Et enfin, maintenir une posture méta dans des contextes où la proximité relationnelle, la complexité organisationnelle ou la nouveauté du terrain peuvent rendre cette posture plus difficile à tenir.
La distinction reste subtile mais décisive : il y a une différence entre appliquer des outils systémiques à un nouveau contexte, et penser systémiquement ce contexte dans sa propre logique. La première démarche transpose. La seconde transforme — à la fois le contexte et le praticien qui l'investit.
Ce déplacement suppose d'accepter que d'autres systèmes humains — une coopérative, une organisation communautaire, un dispositif d'éducation populaire — obéissent à leurs propres logiques interactionnelles, développent leurs propres formes d'homéostasie et de loyauté, construisent leurs propres identités collectives. Non pas à la manière d'une famille, mais selon des configurations qui leur sont propres et qui méritent d'être lues pour ce qu'elles sont.
C'est précisément ce déplacement que l'expérience de terrain présentée ici a tenté d'opérer.
Une expérience de terrain : quand la systémique sort du cadre familial
Le point de départ n'est pas une famille. C'est un groupe de professionnels de l'accompagnement et des soins — éducateurs spécialisés, art-thérapeute, coach — qui se réunissent depuis plusieurs années dans un cadre d'intervision. Un système, donc, avec ses appartenances, ses loyautés implicites, ses frontières, ses modes de régulation propres.
Lors d'une rencontre d'intervision, plusieurs membres du groupe expriment des difficultés personnelles qui interfèrent avec leur pratique professionnelle. De cet échange émerge une demande explicite et collégiale : créer un dispositif à visée thérapeutique, distinct de l'intervision, dans lequel ces difficultés pourraient être travaillées autrement. La demande est adressée à l'une des membres du groupe — qui occupe jusqu'alors une position d'horizontalité avec ses pairs — et lui confère une autorité nouvelle, relative et consentie.
Ce glissement de posture est le premier déplacement de paradigme. Passer d'une position de pair à une position de facilitatrice de l'intelligence collective, au sein d'un groupe que l'on connaît, implique une reconfiguration des frontières relationnelles, une renégociation des loyautés, et une formalisation explicite du cadre — conditions sans lesquelles le travail thérapeutique ne peut s'engager.
Le cadre et la méthodologie
Le dispositif est co-construit avec le groupe avant le début des sessions : règles de confidentialité, engagement à participer à l'ensemble du processus, clarification des rôles. Un observateur extérieur aux mises en action est intégré au système — garant du temps, de la caméra, interlocuteur privilégié de la facilitatrice entre les sessions. Sa présence modifie subtilement la dynamique du groupe, renforçant la fonction de contenance sans y participer directement.
Trois sessions sont organisées selon une progression intentionnelle : ouvrir et poser le cadre, explorer et élaborer, conclure et projeter. La méthodologie s'appuie sur les outils de la thérapie familiale systémique — objets médias, génogramme paysager, détours analogiques — dans une posture de facilitation de l'intelligence collective plutôt que d'intervention thérapeutique directe. La facilitatrice ne détient pas la réponse. Elle crée les conditions pour que la compréhension émerge du système-groupe.
Cette distinction est centrale : il ne s'agit pas d'appliquer des techniques thérapeutiques à un groupe de pairs, mais de penser le groupe comme un système capable de produire sa propre intelligence, et de faciliter l'émergence de celle-ci.
Le processus en mouvement
La situation de Géraldine, 54 ans, accompagnatrice et artiste, permet d'observer concrètement ce déplacement à l'œuvre.
Géraldine arrive avec une question autour des loyautés familiales — sentiment d'illégitimité, perte de confiance, brouillard identitaire. Mais la façon dont elle l'aborde est oblique, métaphorique. Lors de la première session, invitée à choisir une carte Dixit en lien avec sa situation, elle décrit une image de lit baldaquin sous-marin : besoin de repos, sensation de vide, impression d'être dans un trou. Elle ne fait pas encore le lien avec sa question initiale.
C'est le groupe qui fait circuler les informations que Géraldine ne voit pas encore. Anne-Marie perçoit une qualité contemplative, un besoin de calme. Patricia repère un ventre vide sur le génogramme paysager que Géraldine construira lors de la deuxième session — une chenille avec des ailes non déployées, des pattes en forme de cœur sous la ligne de marge, une queue chargée de ce qu'elle nomme elle-même "des possibilités" mais qui ressemblent davantage à des choses que l'on traine.
La facilitatrice observe, régule, relance — sans interpréter. Elle repère le moment où une mise en action peut venir amplifier ce qui est en train d'émerger. Elle propose alors aux autres membres du groupe d'écrire une recette de cuisine magique pour remplir le ventre de Géraldine — à partir de mots choisis collectivement en lien avec ce qui vient d'être dit. Cet objet média spontané, né de l'intuition clinique dans l'instant, produit un effet que ni l'analyse ni la confrontation directe n'auraient produit : Géraldine pleure en entendant la recette lue à voix haute, puis relue. Elle dit : "j'avais tellement besoin d'entendre ça. En fait, j'aurais aimé que ma mère me le permette." La question des loyautés familiales, esquivée en début de processus, émerge d'elle-même — par le détour symbolique, par le collectif, par le temps.
Lors de la dernière session, un mois plus tard, Géraldine tire ses propres conclusions : "je peux être enfin libre, libre des injonctions de ma mère. J'ai déployé mes ailes, je suis sortie de ma chrysalide." Elle a pris rendez-vous chez un thérapeute. Elle projette un voyage seule à Barcelone.
Ce que cette expérience démontre
Ce qui s'est produit dans ce groupe n'est pas réductible à une application d'outils systémiques dans un contexte inhabituel. C'est un déplacement de paradigme opéré à plusieurs niveaux simultanément.
La fonction phorique — contenance, sécurité, cadre — s'est instaurée non pas autour d'une famille mais autour d'un groupe de pairs professionnels qui ont co-construit leur propre contenant. La fonction sémaphorique s'est déployée à travers la circulation des signifiants dans le groupe — ce que l'un perçoit dans la carte ou le génogramme de l'autre devient levier pour celui qui ne le voit pas encore. La fonction métaphorique a opéré par les objets médias, le symbolique, le détour analogique — produisant des glissements perceptifs que la compréhension directe n'aurait pas rendus possibles.
Et c'est l'intelligence collective du groupe — pas le thérapeute, pas la technique — qui a porté le processus. Le groupe a fonctionné comme système thérapeutique à part entière, avec ses propres ressources, ses propres résonances, sa propre capacité à produire ce que ses membres n'auraient pas produit seuls.
Ce que la théorie systémique décrit dans le cadre familial s'est manifesté ici avec la même cohérence, la même lisibilité — dans un système qui n'avait de familial que le sentiment d'appartenance que ses membres y avaient construit.
La question des limites : éthique et déontologie de la transposition
Cette expérience ne peut être présentée sans que soit posée explicitement la question de ses limites — et c'est précisément cette question qui en révèle la portée.
Intervenir en tant que facilitatrice au sein d'un groupe de pairs avec lesquels on partage une histoire professionnelle commune implique une tension permanente entre proximité relationnelle et posture méta. Cette tension a été travaillée tout au long du processus : maintenir une position semi-directive, presque effacée dans les échanges, afin de préserver la qualité de l'observation et la neutralité bienveillante nécessaire à l'intervention. L'observateur extérieur au dispositif a joué un rôle régulateur essentiel à cet égard — balise déontologique autant que méthodologique.
Mais la limite la plus fondamentale n'est pas technique. Elle est structurelle.
Ce dispositif a fonctionné parce qu'il est né d'une demande collective, explicite et co-construite. Ce n'est pas la facilitatrice qui a proposé le cadre thérapeutique à ses pairs — c'est le groupe qui l'a demandé, négocié, formalisé avec elle. Cette co-construction du contenant est la condition sine qua non qui a rendu l'intervention éthiquement recevable et cliniquement opérante. Elle a permis une autorité consentie, des frontières claires, un engagement réciproque.
Cet élément constructeur du dispositif n'est pas transposable mécaniquement à d'autres situations. Une intervention systémique dans un groupe qui n'a pas formulé cette demande, ou dont les frontières relationnelles avec l'intervenant n'ont pas été explicitement négociées, exposerait à des risques réels — confusion des rôles, instrumentalisation des liens, dérive du cadre.
Ce constat ne ferme pas la question de la transposition. Il en précise les conditions. Les mécanismes que la pensée systémique décrit sont universels — ils opèrent dans tout système humain. Mais les conditions dans lesquelles une intervention systémique peut s'exercer de façon éthique et efficace, elles, ne le sont pas. Si la limite relationnelle est nommée, si le cadre est explicité et contextualisé, si la demande est co-construite plutôt qu'imposée — alors les risques sont considérablement réduits, et l'intervention reste éthiquement défendable.
C'est dans cet espace — balisé, négocié, assumé — que la transposition du paradigme systémique devient non seulement possible, mais potentiellement féconde bien au-delà du cadre familial.
Du micro au macro : vers un modèle social ?
L'expérience décrite ci-dessus est modeste dans son périmètre : un petit groupe, trois sessions, quelques personnes. Mais c'est précisément cette échelle qui en fait la valeur démonstrative. L'observation en petits groupes permet une lisibilité des mécanismes que les systèmes plus larges rendent souvent opaques. Ce que l'on voit fonctionner à micro-échelle — homéostasie, loyautés, glissement perceptif, intelligence collective — opère avec la même cohérence dans des systèmes plus vastes. La différence est de degré, pas de nature.
La question qui se pose alors est la suivante : si la pensée systémique peut produire des effets transformateurs dans un groupe de pairs professionnels, qu'est-ce qui empêche de penser son application à d'autres systèmes humains — organisations, coopératives, communautés, dispositifs d'éducation populaire ?
La systémique comme outil de lecture du social
Tout système social est traversé par les mêmes mécanismes que ceux que la systémique décrit dans le cadre familial ou thérapeutique. Une organisation tend à son homéostasie — elle résiste aux changements qui menacent son équilibre, même lorsque cet équilibre est reconnu comme dysfonctionnel par ses membres. Elle développe ses loyautés implicites — envers ses fondateurs, ses valeurs historiques, ses modes de fonctionnement installés. Elle construit ses frontières — entre membres et non-membres, entre ce qui se dit et ce qui ne se dit pas, entre ce qui est pensable et ce qui ne l'est pas encore.
Une communauté produit ses signifiants collectifs, ses boucles interactionnelles, ses tentatives de solution qui maintiennent parfois les problèmes qu'elles cherchent à résoudre. Un dispositif d'éducation populaire négocie ses appartenances, ses positions de verticalité et d'horizontalité, ses résistances au changement.
Dans tous ces contextes, penser systémiquement — c'est-à-dire lire les dynamiques en termes de circularité, d'homéostasie, de loyautés, de frontières et de glissements perceptifs possibles — ouvre des perspectives d'intervention que ni l'approche individuelle ni l'approche purement organisationnelle ne permettent.
L'intelligence collective comme vecteur de transformation sociale
Ce qui s'est produit dans le groupe de pairs décrit plus haut — l'émergence d'une intelligence collective capable de produire ce que ses membres n'auraient pas produit seuls — est un phénomène reproductible à d'autres échelles, sous réserve que les conditions cadre soient réunies.
Une coopérative qui stagne dans ses dynamiques internes peut bénéficier d'une lecture systémique de ses frontières, de ses loyautés fondatrices, de ses tentatives de solution répétitives. Un dispositif communautaire en tension peut gagner à identifier ses boucles interactionnelles, à nommer ses signifiants collectifs, à travailler ses résistances au changement avec la même neutralité bienveillante qu'on apporterait à un système familial en difficulté.
Ce n'est pas une métaphore. C'est une hypothèse de travail — étayée par des expériences de terrain, encore partielles et dispersées, mais suffisamment convergentes pour mériter d'être formulées.
Vers un modèle social systémique
Ce que ces expériences esquissent, c'est la possibilité d'un modèle social fondé sur la pensée systémique — non pas comme doctrine, mais comme posture de lecture et d'intervention.
Un tel modèle ne prétendrait pas résoudre les problèmes sociaux par une application mécanique d'outils thérapeutiques. Il proposerait plutôt une façon de lire les dynamiques collectives — leurs régulations, leurs résistances, leurs potentiels de transformation — et d'accompagner les glissements perceptifs et comportementaux qui permettent à un système de se reconfigurer sans se désorganiser brutalement.
Il reposerait sur les mêmes principes que ceux qui ont fait leurs preuves à l'échelle individuelle et familiale : la co-construction du cadre, l'explicitation des limites, la facilitation plutôt que la direction, le temps comme variable de régulation et non comme obstacle.
Et si ce déplacement supposait, de la part des praticiens systémiciens, d'accepter que la pensée systémique décrit quelque chose de plus vaste que ce dans quoi elle s'est développée ? Que ses concepts — circularité, homéostasie, loyautés, glissement perceptif — ne sont pas la propriété exclusive d'un cadre d'application, mais des outils de lecture du vivant en système, quel que soit ce système ?
Ce n'est pas une certitude. C'est une hypothèse de travail — et peut-être une invitation à expérimenter, à micro-échelle d'abord, ce que pourrait produire un tel déplacement dans nos pratiques respectives.
Vers une fonction politique de la pratique systémique
La grille de lecture proposée par Jacques Ardoino offre un cadre particulièrement utile pour penser l'élargissement du champ systémique. Ardoino distingue cinq niveaux d'analyse des phénomènes humains : l'individuel, l'interpersonnel, le groupal, l'organisationnel, et l'institutionnel/sociétal. Chaque niveau obéit à sa propre logique, ses propres régulations, ses propres dynamiques — et ne peut être réduit au niveau précédent.
Or, si l'on observe honnêtement où la pratique systémique investit aujourd'hui ces niveaux, le constat est éclairant. Les niveaux individuel, interpersonnel et groupal sont largement couverts — c'est le terrain de la thérapie familiale, de la supervision, de l'analyse de pratiques. Le niveau organisationnel commence à être investi, timidement, à travers les formations et interventions en gestion des organisations. Mais le niveau institutionnel et sociétal reste, pour l'essentiel, en dehors du champ de pratique explicitement revendiqué par les systémiciens.
C'est précisément là que réside le déplacement le plus ambitieux — et peut-être le plus nécessaire. Car ce que la grille d'Ardoino rend visible, c'est que chaque niveau possède ses propres mécanismes de régulation, ses propres résistances, ses propres boucles interactionnelles — et que la pensée systémique, précisément parce qu'elle décrit des propriétés transversales à tout système humain, est l'un des rares outils capables de lire ces dynamiques à chacun de ces niveaux.
La systémique comme lecture du vivant à grande échelle
L'histoire des sciences et de l'écologie offre des illustrations saisissantes de ce que produit l'absence d'une lecture systémique à grande échelle. L'exemple souvent cité dans la littérature systémique — et documenté dans ses grandes lignes, même si certains détails de sa transmission ont pu être amplifiés — est celui des opérations de lutte antipaludique menées en Bornéo dans les années 1950. L'utilisation massive de DDT pour éliminer les moustiques vecteurs de la maladie produisit des effets en cascade non anticipés : la disparition progressive des insectes entraîna celle des geckos qui s'en nourrissaient, puis celle des chats qui consommaient les geckos, libérant ainsi une prolifération de rats porteuse d'autres maladies. Une intervention pensée de façon linéaire — éliminer un vecteur — avait ignoré les interdépendances du système dans lequel elle s'inscrivait.
Cet exemple, qu'il soit pris dans sa littéralité ou comme illustration pédagogique, pointe quelque chose d'essentiel : ce que Bateson nommait "l'écologie de l'esprit" — la nécessité de penser les interdépendances plutôt que les causalités isolées — s'applique bien au-delà de la thérapie. Il s'applique à l'environnement, aux politiques publiques, à l'organisation des États, aux dynamiques de pouvoir. Et c'est précisément ce que la grille d'Ardoino invite à faire : lire les phénomènes à tous leurs niveaux, sans réduire la complexité à un seul angle d'analyse.
Une fonction politique sans prosélytisme
Affirmer que les praticiens systémiciens peuvent porter une fonction politique ne signifie pas qu'ils doivent devenir des militants ou des idéologues. Ce serait précisément trahir l'esprit de la pensée systémique, qui ne prescrit pas de solutions mais crée les conditions pour qu'elles émergent du système lui-même.
La fonction politique dont il est question ici est d'un autre ordre. C'est la capacité à lire les dynamiques de pouvoir, les régulations institutionnelles, les tentatives de solution répétitives des États et des organisations sociales — avec le même regard systémique qu'on apporterait à une famille en difficulté. Identifier les boucles qui maintiennent les problèmes que les politiques publiques cherchent à résoudre. Repérer les loyautés implicites qui organisent les résistances au changement dans les institutions. Nommer les frontières qui empêchent la circulation de l'information et la co-construction de solutions.
Ce regard n'impose pas de réponse. Il ouvre un espace de lecture différent — et c'est précisément ce dont nos sociétés, confrontées à des problèmes d'une complexité croissante, ont besoin. Les approches linéaires et sectorielles montrent leurs limites. La pensée systémique, elle, a toujours su que les problèmes complexes ne se résolvent pas en isolant une variable, mais en comprenant les interdépendances qui les produisent.
Un glissement perceptif sur la société
Ce que la pratique systémique propose à l'individu ou à la famille — un déplacement du regard, une nouvelle lecture de ce qui se passe, une ouverture vers des configurations interactionnelles jusque-là invisibles — peut s'appliquer à l'échelle d'une communauté, d'une institution, d'une société.
Non pas comme doctrine. Non pas comme certitude que la systémique détient les réponses que d'autres n'ont pas trouvées. Mais comme invitation à penser autrement — à substituer la circularité à la linéarité, l'interdépendance à la causalité isolée, la co-construction à la prescription.
La grille d'Ardoino invite précisément à ne pas réduire la lecture d'un phénomène à un seul niveau. Une politique publique qui échoue n'est pas seulement un problème de décision individuelle, ni même organisationnel — c'est souvent un phénomène émergent de configurations interactionnelles entre niveaux, que seule une lecture multi-niveaux permet de rendre visible.
C'est peut-être là que les praticiens systémiciens ont quelque chose de singulier à offrir — non pas en sortant de leur champ, mais en assumant pleinement ce que leur champ, dans ses fondements, a toujours su faire : lire le vivant en système, à toutes les échelles où il se manifeste.
Ouverture
La pensée systémique a toujours été, dans ses fondements, une pensée du déplacement. Déplacement du regard — de l'individu vers le système, de la cause linéaire vers la circularité. Déplacement de la posture — du thérapeute qui sait vers le facilitateur qui crée les conditions. Déplacement du cadre — de la pathologie vers la configuration interactionnelle.
Il est peut-être temps d'opérer un déplacement de plus.
Non pas abandonner ce qui a été construit — la richesse clinique de la pratique familiale et thérapeutique est réelle et ne se discute pas. Mais s'autoriser à regarder au-delà, avec la même curiosité systémique que celle que nous apportons à nos clients et à nos groupes.
Les systèmes humains — familles, équipes, organisations, communautés — partagent une grammaire commune. Ils régulent, résistent, loyalisent, signifient, se transforment. Cette grammaire, la pensée systémique la connaît bien. La question n'est peut-être pas de savoir si elle peut s'appliquer ailleurs, mais pourquoi nous hésitons encore à le faire.
Et vous — dans votre pratique, avez-vous déjà eu l'intuition que ce que vous observiez dans un système familial se lisait de la même façon dans un autre contexte ? Que les outils que vous utilisiez auraient pu s'appliquer ailleurs, si seulement le cadre l'avait permis ?
C'est peut-être de là que part le prochain déplacement.
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